Intégration


Aujourd’hui, c’est une nouvelle journée. Début d’une nouvelle vie. Dans une nouvelle ville, une nouvelle école, un nouvel appartement.

Oui, c’est la rentrée. Et comme des milliers de nouveaux collégiens entrant en sixième, je suis prise d’angoisses existentielles. J’entre dans le monde des grands. Des gens de vingt ans. De ceux dont j’admirais le comportement il n’y a pas si longtemps. J’entre en école. Tout change, tout se bouscule et se brouille dans un tourbillon de nouvelles têtes et de nouvelles images. En deux mois, tout a changé. Et tout change encore.

Nouveaux repères, nouveaux paysages, nouvelle vie. Il y en a, ils adorent ça. Moi ça me fait peur.

Et je me retrouve là, au milieu d’un hall immense, aussi perdue que mille autres élèves. On est des hommes, on est des femmes, on est des grands… Mais personne ne sait où aller. Certains se connaissent, ils se sourient, et le soulagement se lit sur leurs visages : un ami, une connaissance, peu importe, je le connais, je ne suis pas seul. Ne pas être seul, c’est tout ce qui compte.

Veinards ! Moi je suis là. J’attends. Je me noie dans la masse. Je me fais oublier.

 

 

Aujourd’hui, c’est une nouvelle journée. La rentrée c’était hier. Et aujourd’hui, je suis à la préfecture. Nouveau dossier. Nouveau titre de séjour. Nouvelle année en France.

Identité, visa, titre de séjour, guichet Étrangers, immigration, intégration… Tout ça résonne dans ma tête. J’attends ce rendez-vous depuis un mois. Je prépare ce dossier depuis des semaines. J’attends ici depuis des heures.

J’avais rendez-vous à midi trente. Il est quatorze heure douze. Et ça n’avance pas. Entre-temps, je compte. Vingt-deux personnes attendent avant moi. Il n’y a que des étudiants. 30% d’origine asiatique, 20% d’origine maghrébine, 40% d’origine africaine. Et quelques européens. 100% de personnes qui s’impatientent.

Au bout de la file, au guichet,  un homme hurle. Il n’a pas l’air très content. Son interlocuteur non plus. Et ça hurle d’un côté, ça renchérit de l’autre. Personne ne comprend ce qu’il se passe. L’air est lourd. Il fait chaud, tellement chaud. Il y a trop de monde. Trop d’attente, et d’attentes. Et l’impatience n’arrange rien.

Certains sortent de là, sourire de soulagement aux lèvres, ils restent là encore un an. A l’année prochaine !

Veinards ! Moi je suis là. J’attends. Je me noie dans la masse. J’attends mon tour.

 

 

Aujourd’hui, c’est encore une nouvelle journée. C’était la rentrée avant-hier et j’ai déposé mon dossier à la préfecture hier. Et aujourd’hui, je vais en cours. Nouvelles matières. Nouvelle classe. Nouveaux amis.

Tout le monde s’assoit. Où aller ? Devant, au milieu, au fond ? Trouver une place stratégique. Ce sera au milieu. Toute seule. A côté de deux  » tout seul  » aussi.

Au fond, il y les groupes. Devant, il y a les groupes. Et au milieu, il y a les  » tout seuls  ».

Cours de marketing. On va enfin savoir ce que c’est. La professeure prévient, il y aura des travaux en groupe à rendre à chaque séance. En groupe ? Ah…

Au milieu, on se regarde. Et puis, on ose demander. Toi aussi tu es tout seul ? Tu veux être dans mon groupe ? Deux personnes, puis trois, puis sept… ça y est, on est un groupe. Sourires de soulagement. Sept tout seuls qui font un groupe. N’est-ce pas beau ?

On fait connaissance. Et toi, tu viens d’où ? De Calédonie et toi ? Moi de Madagascar, et lui de Martinique, et eux de Grenoble et de Nîmes ! Vous non plus, vous n’êtes pas d’ici ? Vous trouvez qu’il fait froid en septembre ? Parce que moi, je gèle, et puis la plage, ça ne vous manque pas ? Et… 

 

Aujourd’hui, je me suis fait des amis. Aujourd’hui, je rentre chez moi, prête à affronter une nouvelle journée, dans un environnement plus si nouveau que ça.

  • En sociologie, l’intégration est un processus ethnologique durant lequel une personne initialement étrangère ou jugée comme telle devient membre (s’intègre) dans une communauté.

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