Le frangipanier chez ma grand-mère 3


Ce matin, en me douchant, j’ai remarqué que mon nouveau gel douche (choisi au hasard parmi les mètres entiers du rayon gel douche du supermarché du coin) avait un parfum familier. C’était une de ces odeurs qui te téléportent vers un autre instant, ailleurs, loin… Très loin. Comme dans ces publicités où on te fait rêver d’un ailleurs merveilleux :  Vous sentez cette odeur ? Celle de la tarte de votre maman ? 

Moi, ce n’était pas une odeur de gâteau que je cherchais. C’était un parfum floral… Une senteur subtile, légèrement vanillée, reconnaissable parmi mille.

En cherchant un peu, je l’ai retrouvée dans mes souvenirs. C’est celle de l’arbre dans le jardin de ma grand-mère. Là-bas, au pays, là où j’ai grandi. Je ne savais pas comment il s’appelait. Pas avant de reconnaître la fleur sur le packaging attirant de mon gel douche. En gras, c’était marqué : Frangipanier. Oui, c’était cette fleur, magnifique, spiralée et délicatement parfumée, celle avec laquelle on s’amusait quand on était petit. ça parait si loin maintenant…

En y repensant, j’ai l’impression de ne plus l’avoir sentie depuis des années entières. Pas l’odeur du gel douche, non. Ni même celle de la jolie petite fleur au coeur jaune. Non, je vous parle de cette odeur qui m’enveloppait quand j’entrais dans ce jardin. Cette odeur rassurante. Cette odeur de famille.

 

Et tout te ramène là. La famille, corde sensible, sujet tabou.

Là, tu te téléportes.

Là, tu revois la plage. Tu revois le soleil. Tu revois surtout les cousins qui s’amusent dans l’eau et ta grand mère qui t’appelle pour manger. Tu revois les sourires de tes oncles jouant aux cartes. Et tu entends les éclats de rire de ta maman. Tu revois un million d’instants simultanément. Sourires, regards, moments. Détails insignifiants mais tellement importants. Tu es sur une dune de sable, face à la mer. Tu es sur une balançoire chez ta grand mère. Tu te retrouves dans le noir, jouant à cache-cache avec tes quarante frères et sœurs. Tu bois un tilleul un dimanche soir. Tu es là, chez toi. Ta mémoire te fout le cafard. Et tes souvenirs se précipitent. Comme s’il fallait se rappeler de tout ça, tout de suite, maintenant. Pour ne pas oublier.  Pour que tu regrettes d’être là. Sans tout ça. Sans eux.

Tout te manque, tu veux tout revoir, tous les revoir. Revivre tout ça. Les revoir, chacun d’entre eux, leur dire qu’ils te manquent. Leur dire que c’étaient les plus beaux moments de ta vie. Mais en fait, les meilleurs restent à venir. Parce que tu sais qu’il y aura toujours une petite fleur blanche au coeur jaune pour te rappeler que les moments comme ça, il y en aura encore. Parce que ta famille tu l’as dans le sang. Et c’est ton seul véritable repère. Comme le frangipanier dans le jardin de ta grand-mère.

 

 

Notre langage ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs.

Patrick Süskind, Le Parfum (1985)

 


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