L’ombre et la lumière 6


L’obscurité était son échappatoire. Elle aimait écrire dans le noir, quand rien ne l’éloignait de son écran. Quand rien n’encombrait son esprit et que rien d’autre n’existait. Elle, son écran se noircissant de lettres, et une histoire. Rien d’autre. Elle aimait croire que l’obscurité effaçait ce qu’elle ne voyait pas et que le temps s’arrêtait la nuit. Quand le monde reprenait son souffle, quand les rues n’étaient plus noyées dans le bruit, elle prenait le temps d’apprécier le calme et la tranquillité de quelques heures. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle aimait tant le cinéma. Une salle sombre, un écran, une histoire. Et puis, plus rien n’avait d’importance. Elle s’envolait avec son imagination, ou celle de quelqu’un d’autre, peu lui importait. Elle était comme emportée. Elle aimait ça, le noir. Rien ne pouvait la troubler alors dans sa tranquillité. La paix fragile de son âme, celle qu’elle essayait de maintenir, en éteignant la lumière à longueur de soirées.

Elle fuyait sa vie en fuyant la lumière en quelque sorte. L’obscurité réconfortante l’empêchait de voir ce qui n’allait pas, et elle remettait au lendemain ce qu’elle croyait pouvoir fuir aujourd’hui. Ne pas y penser, ne pas voir, c’était sa stratégie. Toujours écrire quelque chose, toujours lire une histoire, se laisser bercer par une jolie musique. Manger, dormir, s’occuper. C’était la stratégie. Rien d’autre n’avait d’importance.

Elle vivait comme ça depuis des mois, des dizaines de mois qu’elle fuyait le monde réel. Elle sortait. Sortir car il fallait bien vivre ou  survivre, continuer à mener cette mascarade perpétuelle. Quelques fois elle allait au cinéma : elle choisissait les salles et les horaires les moins fréquentés, ne regardait personne dans les yeux, et retournait chez elle. Manger, dormir, s’occuper. Et éteindre la lumière de préférence.


 Lui préférait justement la lumière. Même si celle qui éclairait les livres qu’il lisait avec attention était artificielle. Il regrettait l’obscurité de son appartement. Il aurait aimé voir le soleil se lever avec lui. Et lire ses livres à l’infini à la lueur du jour. Il aimait les parcs au printemps et regarder les soleils couchants. Il aimait les belles images et la beauté des paysages qu’il capturait au rythme des saisons et des horizons dans un appareil photo. La lumière, il la capturait, la relâchait quand il le souhaitait. Chez lui, les photos se succédaient. Il capturait la beauté de l’instant et les couleurs des saisons. Lire à la lumière du jour ou observer ceux qui ne le comprenaient pas. Ceux qu’il essayait de comprendre. Ceux qui l’aimaient, sans savoir qui il était. Et ceux qu’il aimait, sans qu’il ne sache pourquoi.

Il apparaissait bon vivant. Il ne l’était pas. Personne ne le savait. Il paraissait aimer les gens profondément. Et pourtant, la misanthropie le frôlait quand il observait les comportements dans sa vie de tous les jours. Observer, lire et écouter. Comprendre sans jamais être compris.

Il était comme enfermé. Emprisonné dans une image qui n’était pas la sienne. Dans un reflet qui ne le représentait pas. On attendait de lui d’être ce qu’il n’était pas. Entre incompréhension, colère et illusions.

Il vivait comme ça depuis des mois, des dizaines de mois qu’il ne tenait plus en place. Qu’il ne supportait plus sa place. Il leur parlait, parce qu’il fallait bien rire, ou faire semblant de rire. À des blagues de moins en moins drôles. Et sourire en retour à des sourires de moins en moins sincères. Et continuer à vivre dans une image qui n’était pas la sienne. Il fallait sortir de là. Renaître ailleurs. Trouver un reflet. Et de la lumière. Observer, lire et écouter. Comprendre et être compris. En allumant la lumière, de préférence.

 Tous deux seuls. Tous deux enfermés. Chacun son monde. L’une chez elle, l’autre chez les autres. L’une dans l’ombre, l’autre dans la lumière.

 Un point commun mais des milliers de différences. Elle aimait fermer les yeux quand il aimait les ouvrir. Elle s’évadait dans un noir qui l’oppressait. Il s’épanouissait quand elle, elle angoissait. Elle ne comprendrait pas son enthousiasme, il ne comprendrait pas sa détresse. Il regardait les couleurs du monde et elle en imaginait de nouvelles. Elle vivait dans l’ombre. Lui, dans la lumière.

Pourtant, il aurait pu lire ce qu’elle écrivait. Et elle, regarder ce qu’il photographiait. Il aurait pu capturer la lumière de ses yeux et elle, inventer pour lui, des mots qui lui correspondraient.


Dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière. 

Emmanuel Kant – La fin de toute chose


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